ALHAMBRA JAZZ 2006 par Claude Tabarini 
 

 

 

 

 

VENDREDI 7 AVRIL

PROLOGUE

Cette acidité du son. Je songe à Albert Ayler. Il est en toque et en bras de chemise au milieu du pont (car pour moi tout commence chaque fois par la traversée du pont). C’est un de ces musiciens des rues venus de l’Est qui sont devenus monnaie courante dans nos régions.

Quittant à regret le soleil et les nuages, je passe sans transitions à la pénombre de l’Alhambra pour le come-back d’Andrew Hill (le sound-check donc), et me voici contre toute attente plongé dans un roman policier vieux de trente ans. Charles Tolliver surgi tout droit des seventies vient s’enquérir auprès de moi de l’affaire jamais élucidée de Paul Meyer (le disquaire des Terreaux-du-Temple qui fut retrouvé le crâne fracassé dans son arrière boutique). Que fait la police? dit-il en substance, et il semble prendre l’affaire très à cœur. Vue sous un certain angle, la vie est merveilleuse et pleine d’inattendu. Un Black dandy américain qui joue de la trompette, critiquant entre deux morceaux d’un sound-check l’action de la police genevoise dans une affaire vieille de trente ans!

ANDREW HILL QUINTET

La musique d’Andrew Hill nous prend à rebrousse-poil. Elle a, si l’on peut dire, le don d’échapper à l’analyse; c’est là ce qui plaît à certains, d’autres n’y voient qu’imposture. D’évidence on ne retrouve pas l’étrange envoûtement des anciennes séances Blue Note et les passionnants dialogues avec Roy Haynes, Elvin Jones ou Bobby Hutcherson, et le battage médiatique n’y peut mais. Il n’en est pas moins vrai que l’homme est émouvant. On pense à Mal Waldron, à Hank Jones, à tous ces grands seigneurs qui portent l’âge comme une parure.

CARMEN & MISTER CAJ

Ce qui distingue Christine Schaller de toutes les Trudi qui font de la world c’est, à mon sens, la prise de risques inhérente à l’art de l’improvisation qui vient de son passé «jazz» (combien savent encore qu’elle fut une remarquable pianiste qui boxait la commode à la MacCoy Tyner!) Ici je ne prends évidemment pas le terme jazz dans l’acception montreusienne qui sévit depuis l’incendie du Casino. La plupart des gens qui font du fric sont des imposteurs et pour ce qui en est de l’actualité culturelle au sens large, on pourrait dire que si «chez Pouly tout est cuit», à Montreux tout sonne creux. Ce serait bien pourtant là, dans une société saine, la vraie place d’une Christine Schaller qui pourrait, dans la juste reconnaissance de son talent, agiter son éventail en contemplant le rosissement des sommets. De la haute voltige. Quant à Claude Jordan, et je ne me lasserai pas de le répéter à qui veut l’entendre, c’est sans doute un des flûtistes les plus importants du moment (un moment qui dure déjà depuis deux décennies) quant à l’apport à l’instrument dans sa relation à la technologie. Une place qu’il a acquise avec la patience consciencieuse d’un petit artisan. Mais il est le contraire d’une grande gueule (heureusement que je suis là pour l’ouvrir à sa place!) et ses talents ne s’arrêtent pas là, il est aussi un merveilleux flûtiste oriental (dans le genre méditatif comme dans le genre transe), qui ne dépare pas dans le secteur contemporain et sait ce que c’est que le rock’n’roll.

PAULA OLIVEIRA - BERNARDO MOREIRA "lisboa que adormece"

Je n’attendais pas là Léo Tardin et ce fut une excellente surprise. Je ne pus qu’acquiescer ému quand il me confia son attachement à ce projet. Souhaitons une bonne pêche et une longue vie à ces marins portugais dont les filets argentés brillant sous la lune sont le lieu-même de la poésie. Kip Hanrahan, ce truand méconnu et magnifique finira par repérer Paula Oliveira (à moins que ce ne soit Charlie Haden ou Carla Bley). Il faudra qu’il prenne le tout avec le Bruno et les frères Moreira et le si sensible et savant bercement impressionniste de Léo Tardin.

SAMEDI 8 AVRIL

BERTRAND BLESSING "PITCHED BATTLE"

J’avoue aimer que ce jeune homme au look à la mode portant le nom de Blessing s’en aille nuitamment humer sur son scooter le parfum des communes genevoises et semble se délecter (non sans humour) du nectar de leurs vocables. Il en ramène de la musique et de la bonne! Ensuite il la fait interpréter par les meilleurs musiciens de la ville. Bien sûr il y en a d’autres, mais cela ferait deux ou trois big bands (ma mère prononce «bing bang» à quoi j’ajoute «vlan & patatras») et ça serait hors de propos. Du côté des souffleries, les déjà vieux compères Nicolas Masson et Martin Wisard ne sont pas sans évoquer les célèbres tandems Lee Konitz/Warne Marsh ou Al Cohn/Zoot Sims. Cette comparaison qui peut paraître quelque peu hardie n’en est pas moins fondée car ce sont là de sérieux gaillards qui ont de la musique une vision aussi étendue que profonde (le deuxième eut l’auguste honneur de faire pipi sur les genoux de Gustav Leonhardt). Christian Graf eut un papa magicien et continue à sa manière la tradition familiale. Quant à Ian Gordon-Lennox, de plus en plus sollicité au tuba, il est d’une solidité à toute épreuve et en passe de devenir un des meilleurs spécialistes de cet instrument. Bertrand Blessing, outre les sympathiques qualités décrites plus haut, met un vieux briscard-soixante-huitard-flemmard comme moi devant une terrible alternative. Travailler mon instrument ou aller me rhabiller. Je n’en dirai pas plus.

AHMAD MANSOUR "PUBLIC DOMAIN"

Il faut se méfier des jugements hâtifs. Quand je vis au sound-check le batteur Ted Poor engoncé et raide derrière sa batterie aligner les plans binaires comme un alphabet de l’esbrouffe, je le pris pour un de ces jeunes Américains d’école bien nourris et tout à la fois pleins d’eux-mêmes et complexés. Je me suis dit que ça allait bûcheronner. Eh bien, pas du tout (et même tout le contraire!) Ahmad Mansour est une bête de la guitare, il faut le reconnaître, et il semble avoir trouvé avec ce trio la bonne formule qui le démarque du jazz-rock par trop conventionnel de ses précédentes productions. Le bassiste Stomu Takeishi arpente la scène pieds nus avec la souplesse d’un fauve et possède une belle guitare pleine d’usure et de rouille comme je les aime (je vous la donne en prime). Très finaud et jouissif. On en redemande!

BILL FRISELL "858 QUARTET"

J’aime beaucoup Bill Frisell et n’en dis que du bien. Les «Converse» bleues et la chemise à carreaux dans les mêmes tons, pas mal. Le côté Jim Hall futuriste, bien. L’irruption de Tristano chez les Quakers, good. Le disque en duo avec le violoniste Michael White, very good. Paul Motian, Joey Baron, essentiel. Chet Baker en Belgique, très sympa. Le style Nashville, merveilleusement dépouillé (surtout avec Victor Krauss), Charlie Chaplin, sympa. Le bruitisme rock electro, super. Les compositeurs américains du début du XXe siècle, Bob Dylan, Sonny Rollins, les standards, en un mot cette prise en charge kaléidoscopique de la totalité de la musique américaine très tendance, il en est un peu à l’origine. Doucement, tout doucement, comme avec Jim Hall ou Mounir Bachir, on entendrait voler une mouche, c’est ça qui est beau! Cette fois nous avons eu droit à une kermesse protestante avec strip-tease kitcho-punk (Jenny Scheinman) pour Quakers invertis politiquement très correcte. A noter, les subtiles et aériennes chinoiseries d’Eyvind Kang au violon alto. De la très belle musique une fois de plus. Une question: Pourquoi la cheftaine de plateau à ce gentihomme attachée prend-elle des airs si sévères? On n’est pas des terroristes (ou peut-être que si!)

INTERLUDE (dimanche matin place de la Fusterie)

Pluie.

Des pigeons bruns

mêlés à des pigeons gris.

Leurs reflets sur la dalle.

DIMANCHE 9 AVRIL

PARALLELS

Pas trop de monde en ce début d’après-midi. Dommage, car l’accord fortuit du temps maussade avec le groupe de Nicolas Masson touchait à la perfection. Une mélancolie traversée d’éclairs rock. Il y avait de l’électricité dans l’air et cela venait comme un orage de printemps. De très belles compositions. Une bonne surprise, le guitariste Simon Payot que je ne connaissais pas, l’excellent Patrice Moret et Gérald Cleaver, batteur efficace autant qu’homme charmant et discret.

CHRIS POTTER’S UNDERGROUND

Bien meilleur que l’an dernier à la Cour de l’Hôtel-de-Ville. Plus fluide, moins vulgaire et bruyant (il est vrai que l’acoustique devait y être pour quelque chose). C’est pourtant sans conteste un groupe de monstres et l’énergie déployée est par moments assez ahurissante. Un très beau moment: l’échange clavier batterie (et le public ne s’y est pas trompé). Il faut dire que Craig Taborn traite le fender rhodes comme il ne l’a jamais été, avec un toucher en piqué, un peu comme un cormoran qui fouaillerait du bec cette eau cristalline pour y saisir sa pitance, ou un chat jouant avec une pelote de laine.

QUARTIER LOINTAIN

Peut-être le groupe le plus émouvant de ce festival, en tout cas le plus fragile, celui qui assumait le plus complètement le pari de l’improvisation. Michel Wintsch avait semble-t-il pour cette occasion pris le parti d’explorer le jeu simultané des claviers acoustiques et électriques. Le procédé n’est pas nouveau, Paul Bley, Joe Zawinul et bien d’autres l’ont déjà fait. Mais il reste à mon sens, hors le côté ludique bien à découvrir en le poussant à l’extrême. L’on dit que Béatrice Graf n’a jamais fréquenté qu’une seule école, l’école Tabarini (maison bien implantée sur la place de Genève qui a pour particularité de ne pas recevoir de subventions et d’être ouvertement à but lucratif). Une seule leçon en tout et pour tout, car elle comprend très vite! J’avais pris soin de faire d’elle quelques jolis portraits mais ils sont flous. Au milieu d’eux un Cyril Moulas flexible, groovy et épatant.

INSTANT COMPOSERS POOL ORCHESTRA

Peut-être était-ce la fatigue (parce qu’en plus nous nous droguons) mais mon ami J.-J. Pedretti venu de Zurich pour cette occasion et moi avions presque les larmes aux yeux devant ce déferlement de beauté humaine, cette breughélienne cour des miracles qui cache un professionnalisme sans failles. Quoi de plus beau que le regard, le veston râpé et le chapeau tyrolien de Tristan Honsinger, le gros ventre et les bretelles de Misha Mengelberg. Soudain, (il faut voir les sound-check, c’est très instructif) en l’espace de quelques minutes le chaos s’organise et surgit de la masse orchestrale un thème de Monk des plus complexes qui ne sera même pas joué lors du concert. Vite fait, bien fait. Quel délice que cette section d'anches, il y là Michael Moore qui est un type très intéressant. Tout cela se terminera en beauté avec (c’est une quasi-tradition à l’AMR) le show de Han Bennink où chaque geste prend une dimension graphique, entre le zen, l’humoriste et le happening de l’absurde. En annexe vous trouverez la palette de ce compositeur de l’instant, une petite nature morte dont le léger flou traduit bien l’impermanence de toutes choses.

CONCLUSION

Retour dans un déluge printannier en compagnie de ma voisine Florence et de Luis (le meilleur ami de l’homme) avec deux parapluies pour trois. Tout ruisselle!

& POST SCRIPTUM

Il est de bon ton dans les milieux musiciens de dire que les critiques sont des  cons. Voilà donc un rôle à ma mesure. Les réclamations se font sur rendez-vous exclusivement au numéro 022 733 77 06.                                                                                                 Claude Tabarini